L’année 1989 a marqué un tournant dans l’édition intégrale, aujourd’hui achevée, des « œuvres » de Heidegger; elle a inauguré, avec les Contributions à la philosophie ( vom Ereignis ), souvent considérées comme le second « ouvrage majeur », la publication des traités non publiés par l’auteur; le centre de gravité des études heideggériennes s’en est trouvé durablement déplacé.
Cependant, un tel décentrement ne doit pas faire oublier l’affirmation capitale d’Emmanuel Levinas : « C’est sans doute avec Être et Temps que la phénoménologie est parvenue à son sommet. »
En plaçant délibérément l’accent sur les ouvrages publiés par Heidegger lui-même, en prenant également en vue les cours prononcés à Marbourg et à Fribourg, les quinze essais qui composent le présent volume – distribués en trois sections : Phénoménologie et histoire de l’être, Husserl et Heidegger, l’être et l’autre – s’attachent tous, directement ou par quelque biais, à l’étude du débat engagé, dès la première élaboration d’ Être et Temps , avec la phénoménologie transcendantale de Husserl. Ce débat continu – critique radicale et appropriation du principe de la phénoménologie envisagée dans sa possibilité et reconduite à sa source grecque – sert ici de fil conducteur privilégié pour tenter d’éclairer les lois, les enjeux, mais aussi sans doute les impasses de l’herméneutique de la grande tradition classique, et pour expliciter le sens du retour à l’instauration platonico-aristotélicienne de la métaphysique.
Du concept préalable de la phénoménologie, à l’époque d’ Être et Temps , au projet ultime d’une phénoménologie « tautologique », en écho à Parménide, et à la thématisation programmatique d’une « phénoménologie de l’inapparent », voilà qui dessine une parcours singulièrement cohérent, celui que Heidegger a pu caractériser comme « un chemin à travers la phénoménologie jusqu’à la pensée de l’être. »